Le valet anglais malgré lui

Pérégrinations Théâtrales

Molière à l’accent anglais - quel sacrilège ! Comment est-t-il possible qu’on en soit arrivé là ?

C’est une longue histoire.

Chaque été, José Manuel Cano-Lopez met sa vie et sa réputation en péril en produisant, dans la petite bourgade du Grand-Pressigny, un spectacle de rue, de cour, de grange et de cave.

Ce « Parcours Théâtral » dans les « Paysages Nocturnes » n’a rien à voir avec les « sons et lumières » des grands châteaux où une centaine de figurants gesticulent, au bruit d’une bande sonore préenregistrée, dans un spectacle bien rodé, devant des gradins entassés de milliers de spectateurs.

Il y a, certes, des centaines de personnages, mais il s’agit d’un spectacle éphémère, intime, en direct, où les dérapages vous guettent à tous les coins de rue. Il n’y a pas de machiniste pour changer les décors - les scènes se jouent en boucle et c’est le public que se déplace - et, même si on est suffisamment accro pour venir chacune des trois nuits du spectacle, on ne peut pas le voir en entier.

Comment a-t-il réuni les centaines de comédiens nécessaires pour cette entreprise folle ? Un concentré d’hyper-intermittents du Grand Pressigny - commerçant et artisan, ouvrier et chômeur, professionnel et agriculteur, étudiant et retraité - coupé avec une bonne dose d’estivants, amateurs de théâtre venus prêter main forte - et . . . un anglais.


Le paysagiste nocturne


Shakespeare, besicles en plus

Le début

Tout a commencé pour moi quand l’estivant appelé pour les sonnets de Shakespeare en VO a renoncé et qu'on m’a demandé de le remplacer. Comment peut-on refuser l’opportunité de passer quelques heures dans la joyeuse compagnie de deux belles françaises ?

C’était parfait. Je n’avais qu’à lire la version anglaise et écouter des airs de la renaissance aux douces sonorités de la flûte à bec.

Le jour du spectacle venu, il y a eu quelques petits pépins.

Au moment de l’ouverture du grand rideau, je me suis assis sur la flûte à bec. Heureusement, il semblerait que la costumière ait eu des doutes sur l’accueil que le public me réserverait et elle m’a équipé d’une cape pare-obus et d’un pantalon blindé. Je n’ai pas souffert de dégâts. On ne peut pas en dire de même pour la flûte.

À la fin, il y a eu un orage tourangeau, mais j’étais tellement dans le jeu que je n’ai pas entendu les cloches qui sonnaient pour nous prévenir de la clôture anticipée du spectacle et j'ai continué à déclamer « . . . and carve deep furrows in thy beauty’s field . . . », sous la pluie, seul.


M. Couettes - séance de coiffure

Nous avons un rôle fait pour vous

L’année suivante, on m’a relancé.

Je me suis présenté à la réunion d’information et, à la fin, José a demandé s'il y avait des « problèmes existentiels » au niveau des textes. Je ne le comprenais pas, mais j’avais un problème avec mon texte.

Il s’agissait d’un « monologue pour six personnes » ( bizarre, non ?). J’ai levé la main et j’ai dit « Monsieur ! Monsieur ! Mon texte est en français ». « Oui, oui, mais tout va très bien se passer, ne t’inquiètes pas. »

Tout va très bien se passer, mon c.. !

Lors de la première, j’ai essayé de faire tout ce qu’on m’a demandé, j’ai bercé un bébé imaginaire, j’ai fait des imitations de chèvres, de mouches, . . . Malgré tous mes efforts, il y avait du mécontentement dans le public.

« C’est une honte. Se moquer des anglais de cette façon - ce monsieur avec sa perruque ridicule et son faux accent. »

Il s’agissait de mes vrais cheveux ( au moins ce qu’il en reste ) et, malheureusement, de mon vrai accent.

Deux ans plus tard

Le thème des Paysages Nocturnes est fixé : la vie et l’oeuvre de Jean-Baptiste Poquelin dit Molière.

Le prof d’anglais du « Bourgeois Gentilhomme » peut bien avoir un accent anglais sans créer de vagues. Même José n’osera pas aller aussi loin que de m’assigner à un autre personnage.

Cette fois, donc, je me sentais en sécurité totale quand on m’a appelé pour le spectacle.

Malheur. Le rôle du prof d’anglais a été déjà pris par un français, « Mais, on a eu une idée ».

Quand on essaie d’apprendre une langue étrangère, ce n’est pas forcément les mots longs et compliqués, comme « pluridisciplinarité », qui font le plus peur. Il y a aussi des petits mots qui cachent des pièges mortels.

Imaginez-vous, allongé sur le ventre sur une plage de Normandie. Pas hier, mais au printemps il y a 1 500 ans. Tout est calme, après un long hiver maussade on est agréablement chauffé par le soleil - le bronzage va être juste au point. Tout à coup, on se rend compte que les choses ne se passent pas exactement comme prévu - il y a un viking de 120 kilos pour 1 mètre 95 qui vous arrache le coeur par derrière.

C’est ça, le mot « mais », il ne fait pas froid dans le dos : il est parfois comme une hache de guerre plantée dans le dos quand vous l’attendez le moins.


Une dame d’une nature très douce

On a eu une idée

Pour tous qui ne connaissent pas les Paysages Nocturnes, « on a eu une idée » est une phrase d’une simplicité à déjouer toute méfiance. Pour nous, par contre . . .

L’année passée, on m'a demandé de gifler la gentille dame qui était ma partenaire pour un dialogue. Je ne pouvais pas faire un tel outrage au bonnes moeurs, donc on a échangé les rôles et c’était elle qui était censée me gifler.

José était un peu inquiet. Sept gifles dans la scène, jouée cinq fois dans la soirée pour cinq soirées de suite ( y compris deux générales ) : ça fait 175 gifles en quelques jours. Est-ce que j’arriverais à tenir le coup ?

Mais, on a eu une idée.

Au lieu de me gifler, ma partenaire va me frapper avec un sac à main au niveau des bras et du torse. Comme ça, les bleus éventuels ne se verront pas.

Tout le monde connaît bien « l’effet casquette » où le plus timide petit bonhomme devient un véritable dictateur impitoyable au moment où sa casquette de fonction vient se percher sur son caillou.

N’est-il pas vrai qu’il y a aussi un « effet sac à main » ? Est-ce qu’on se souvient de l’époque de Margaret Thatcher ? Le Président de la République avait des bons mots, le Chancelier de l’Allemagne avait des belles phases, mais Elle avait son sac à main - et c’est Elle qui a gagné !

L’idée, donc, comportait un certain risque : un sac à main peut transformer la plus douce des dames en furie.

A votre avis, est-ce que vous préférerez recevoir quelques baffes ou être tabassé par la réincarnation de Margaret Thatcher avec un sac à main lesté de barres de fer ?

Je crois que j’ai le droit de me méfier un peu des « idées qu’on a eues ».


Attention ! Il y a un anglais qui vous écoute

Dom Juan et le valet anglais

L’idée en question était de donner à Dom Juan un valet anglais ( qui, bizarrement, portait toujours le nom Sganarelle ).

La scène commençait avec Charlotte dans les bras de Dom Juan. Sganarelle apercevait Mathurine et donnait le top de départ.

« Ah ! Ah ! »

Il est quasiment impossible pour un anglophone de prononcer cette phrase correctement, surtout quand il s’agit de l’ancien français pour « Aïe, la vache, ça va barder ».

La version anglaise « Aha » était impensable, à moins que Sganarelle ait eu l’intention d’emmener Mathurine derrière les buissons - et ça en vitesse.

On a essayé « Oh-oh » : la version américaine de « Tout le monde à l’abri, ça va péter », mais cela n’était pas vraiment dans le style d’un valet anglais.

La meilleure solution était de faire un bruit vocal discret ( « hm hm » ) imprégné de tout le sens de « Est-ce que je peux me permettre de porter à l’attention de Monsieur le malencontreux fait que son autre promise se dirige dans notre direction, ce qui risque de créer une situation quelque peu fâcheuse. »

Après plusieurs essais, je n’arrivais toujours pas à faire mieux qu’un bruit vocal qui communiquait plutôt la notion « Je viens d’avaler un moucheron ».

Donc on est revenu à la version américaine.

Je n’avais pas de réplique pendant les cinq minutes d’action plutôt chaude qui suivaient. Quand, enfin, j’ai pris la parole, mon accent tombait sur le public comme une douche froide. Toute l’assistance sursautait ensemble et j’entendais des cris derrière les mains « C’est un anglais !!! ».

Mais, rien ne pouvait m’arrêter et, dans ma confusion, j’ai réussi à donner un sens tout nouveau à la pièce quand, par une simple erreur de grammaire, j’ai métamorphosé les deux ravissantes paysannes en travelos.

Enfin, la critique ( « Molière comme on ne l’a jamais entendu avant » ) était en accord total avec le public ( « C’est la première fois que j’entends un Sganarelle avec un accent anglais », « Super, l’accent » . . . ).

 

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Note de l'auteur

Je tiens à remercier mes trois partenaires dans cette pièce. Sans leur compréhension et leur soutien, je n’aurais pas pu survivre cette épreuve. Je tiens plus particulièrement à remercier Alain, le « coach » qui n’a jamais laissé entrevoir le désespoir qu’il a du ressentir.

Le secret de la confiture de coings

La renaissance du safran au Grand-Pressigny

Conception, texte : l'Extraterrestre

Photos Paysagiste Nocturne, Dom Juan : Robert Lacheret
Photo Shakespeare : Jean-Pierre Lenfant
Photo M. Couettes : Jean-Louis Maître
Montage Gifles : Hugh Tebby

Mise en page : T-T-Web

l'Extraterrestre Alien@FR37.net

La bande sonore est l'Étude Vent d'Hiver Op 25 No11 de Chopin. Robert Finley au Clavinova.